Histoire vraie de Pierre Tisserand, aujourd’hui 83 ans

Le mois de janvier, c’est la saison de la neige. Retournons 70 ans en arrière

Vers les années 1950, les gens dégageaient les chemins avec une pelle ronde de la marque « Gouvi », une pelle de maçon, si vous aimez mieux. Chacun avait la sienne. Les communes n’avaient pas de camions, il fallait donc réquisitionner des bœufs. Dans mon secteur, on en prenait 3 ou 4 paires. Du temps là, la température ne changeait pas aussi souvent qu’aujourd’hui.

Il neigeait deux-trois jours, cela s’arrêtait de tomber. C’était le cantonnier du coin qui avait la charge de surveiller la hauteur de neige autour de chez lui. Dans notre coin, ce cantonnier, qui avait cette charge, demeurait Rue des Champs à l’entrée du Val d’Ajol.

Le responsable du coin se mettait en route, à pied, à 5 heures du matin. Il allait dans la grande neige, du côté d’Hamanxard chez Pauyo qui s’était méfié du coup : ses bœufs mangeaient déjà une brassée de foin. Après cela, direction le Chambrillard, il fallait solliciter le grand Joseph : il était déjà debout ! Puis, toujours à pied, direction du Fraîteux, chez le bianc, il était debout lui aussi. La tournée continua encore, toujours à pied, il fallait aller aux Roches, chez Gazon, pour avoir les 4 paires de bœuf !

Ils se retrouvaient chez Pauyo qui avait déjà attelé ses bœufs au chasse neige. Hop, en route, les voilà partis pour une grande journée...Dans l’après midi, ils arrivaient à Rapaumont, il laissaient souffler un peu les bœufs, et les hommes aussi !

Ils s’arrêtaient en face des maisons, où ils savaient qu’il y avait du monde, pour rester devant les bœufs. Bien sur, pendant que les hommes allaient se réchauffer, c’était moi, Pierrot, une douzaine d’années, qui restait devant les bœufs.

Les bœufs soufflaient, la transpiration des bœufs s’échappait autour des couvertures. Mais bientôt, les bœufs avaient le temps long : ceux du devant se tordaient sur le côté pour regarder derrière, les autres allongeaient la tête pour renifler ceux du devant. Je n’osais pas leur parler pour les remettre en place, de peur qu’ils ne se sauvent. Ils ne m’écoutaient pas, ç’est vrai, mais je ne leur parlais pas avec les mêmes mots que leurs patrons.

« Ah, je les entends causer, les revoici. Ils ne remontent pas bien vite à la route»

« - Tu n’as pas froid ? Tu trouvais peut être le temps long ? » Ils n’attendaient pas ma réponse, ils me plaignaient un peu quand même. Je leur remettais le fouet tout simplement comme cela.

Après cela, ils avaient repris de la voix, « cheu Grivé, Véro dia »  les voilà repartis avec leur chasse-neige en bois.

Après je me disais : ils n’auraient même pas, l’un ou l’autre, mis la main à la poche pour me donner une pièce de cent sous !